Procès dit « Affaire PARAMOUNT-EMBRAER » : Le film des débats de deux semaines
La Chambre criminelle spécialisée du Pôle national économique et financier a ouvert, le lundi 22 décembre 2025, le procès très attendu de l’affaire dite «Affaire PARAMOUNT-EMBRAER », opposant le ministère public à Boubou Cissé et plusieurs co-accusés. Ce dossier, parmi les plus emblématiques en matière de corruption et de détournement de fonds publics au Mali, met en cause dix-huit personnalités civiles et militaires. Il s’agit du marché d’armement « PARAMOUNT » et du contrat « EMBRAER ».
À l’ouverture des débats, treize accusés ont comparu devant la Cour, tandis que cinq autres, dont l’ancien Premier ministre Boubou Cissé, restent sous le coup de mandats d’arrêt internationaux toujours en vigueur. Les poursuites portent notamment sur des faits de corruption, faux et usage de faux, blanchiment de capitaux et atteinte aux biens publics. Lors des échanges préliminaires, la défense a exigé la comparution de plusieurs témoins jugés essentiels à la manifestation de la vérité. Après délibération, la Cour a accédé à cette requête en accordant un délai de 72 heures aux avocats pour formaliser les citations à comparaître. Sont concernés, entre autres, l’ancien Premier ministre Abdoulaye Idrissa Maïga ainsi que plusieurs hauts responsables civils et militaires, dont les généraux Sadio Camara, Ibrahima Dahirou Dembélé et Aboubacar Sidiki Samaké. Ce procès marque un tournant judiciaire majeur au Mali. Il fait suite à un marché d’équipements militaires conclu en 2015 avec la société sud-africaine Paramount, estimé à plus de 60 millions de dollars. Selon les enquêtes, une partie des matériels n’aurait jamais été livrée malgré les paiements effectués, soulevant de lourds soupçons de malversations financières.
Tiénan Coulibaly rejette en bloc les accusations
La deuxième journée du procès l’ancien ministre de la Défense et des Anciens combattants, Tiénan Coulibaly, à la barre, a fermement contesté les charges pesant contre lui. Visiblement déterminé, l’ex-ministre a dénoncé le rapport à l’origine des poursuites, qu’il affirme émaner de la Présidence de la République. « Tout ce qui est contenu dans ce document est faux. Nous n’avons pas détourné 11 milliards de FCFA », a-t-il déclaré, rejetant toute atteinte aux deniers publics. Selon lui, ce rapport manque de crédibilité car élaboré sans associer les principaux acteurs concernés, notamment le ministère de la Défense, le Trésor public et le département de l’Économie et des Finances. Pour éclairer la justice, il a proposé que le dossier soit soumis à un organe indépendant de contrôle financier, tel que le Bureau du Vérificateur général. Ainsi, sur le fond, Tiénan Coulibaly a soutenu que le contrat PARAMOUNT répondait à une urgence sécuritaire, conformément aux lois de programmation militaire et de sécurité intérieure, visant à renforcer les capacités des Forces armées maliennes. Il a également justifié l’avenant au contrat par la volonté d’éviter une rupture totale du marché, évoquant des contraintes financières ayant conduit à la réduction du nombre d’aéronefs prévus. L’accusation estime toutefois que cet avenant aurait été conclu de manière irrégulière, sans l’aval des plus hautes autorités de l’État, causant un préjudice financier évalué à plusieurs milliards de FCFA. Des faits que l’ancien ministre a catégoriquement niés, affirmant avoir toujours agi « dans l’intérêt supérieur du Mali ». Pour mémoire, Tiénan Coulibaly a dirigé le ministère de la Défense entre avril 2017 et septembre 2018.
Nouhoum Dabitao nie toute implication
À la barre, le Colonel-major Nouhoum Dabitao, ancien Directeur des Finances et du Matériel (DFM) du ministère de la Défense, a fermement rejeté les accusations de complicité portées contre lui. Poursuivi notamment pour faux, corruption, atteinte aux biens publics et blanchiment de capitaux, l’officier supérieur a soutenu n’avoir joué aucun rôle dans la négociation, l’élaboration ou la signature du contrat EMBRAER. « On ne saurait être complice d’un acte auquel on est étranger », a-t-il déclaré, niant toute responsabilité pénale dans ce dossier. Nouhoum Dabitao a expliqué que les contrats conclus dans le cadre de la Loi d’Orientation et de Programmation Militaire (LOPM) relevaient d’un processus strictement encadré, validé aux plus hauts niveaux de l’État et classé « Secret défense ». Selon lui, le contrat EMBRAER avait été signé avant sa nomination comme DFM et ne relevait pas de ses prérogatives. Il a précisé n’avoir effectué qu’un seul paiement, conforme aux clauses contractuelles et aux règles de la comptabilité publique, durant son mandat. L’avenant incriminé, a-t-il ajouté, est intervenu après son départ du poste.
Abdoul Wahab Touré rejette toute accusation de complicité
Pour son tour à la barre, le Colonel-major Abdoul Wahab Touré, ancien Directeur des Finances et du Matériel du ministère de la Défense, a nié toute implication dans les faits de complicité qui lui sont reprochés. En fonction de mars 2017 à mars 2019 et détenu depuis 2022, l’officier supérieur est poursuivi pour complicité présumée de faux, atteinte aux biens publics et blanchiment de capitaux, en lien avec l’exécution des contrats d’armement conclus avec les sociétés PARAMOUNT LTD et EMBRAER. L’accusation lui reproche notamment d’avoir contribué à des avenants ayant modifié les contrats initiaux au détriment des intérêts de l’État. Face aux juges, Abdoul Wahab Touré a retracé le contexte d’exécution du marché PARAMOUNT, précisant que le contrat portait sur l’acquisition de matériels militaires assortis de services de formation et de maintenance. Il a expliqué que les difficultés financières de l’État avaient entraîné un retard de paiement, provoquant la suspension temporaire du contrat avant sa relance en 2016.
Concernant l’avenant incriminé, l’ancien DFM a soutenu qu’il visait à sécuriser l’État, notamment par un changement de devise et un ajustement des modalités de paiement. Il a affirmé que ces modifications n’avaient aucun caractère frauduleux et qu’aucun paiement n’avait été effectué sous sa responsabilité. « Je n’ai jamais porté atteinte aux intérêts de l’État », a-t-il conclu, rejetant catégoriquement toute accusation de complicité dans cette affaire judiciaire majeure.
Bintou Camara, auteure du rapport convoquée par la justice
Lors de la sixième journée du procès de l’affaire des marchés d’armement « PARAMOUNT » et « EMBRAER », l’audience a été marquée par une décision majeure : la convocation de Mme Bintou Camara, identifiée comme l’auteure du rapport de la Présidence ayant déclenché les poursuites judiciaires. Soulignons que depuis le début du procès, les accusés et leurs avocats contestent la fiabilité de ce document, qu’ils jugent controversé et dépourvu de valeur probante. La défense reproche notamment au rapport d’avoir été élaboré sans respect du principe du contradictoire et en dehors des structures légalement habilitées au contrôle des finances publiques. Ancienne conseillère spéciale du président de la Transition et ex-ministre de l’Énergie et de l’Eau, Mme Bintou Camara est une experte-comptable de formation. Selon les débats, le rapport aurait été produit par son cabinet avant d’être transmis à la justice par la Présidence de la République. Sur le fond, les échanges ont rappelé que le contrat d’armement, évalué à 59 millions de dollars, a donné lieu à des paiements estimés à environ 11 milliards de FCFA, pour des prestations réalisées chiffrées à près de 8 milliards de FCFA. Un solde restant serait destiné à garantir les livraisons futures, dans le cadre d’un contrat toujours juridiquement en vigueur mais bloqué depuis 2019. Face aux nombreuses contestations, la Cour a ordonné la comparution de Mme Bintou Camara, régulièrement convoquée par huissier. Elle devra s’expliquer prochainement devant les juges sur la méthodologie et les conclusions de son rapport, au cœur de cette affaire judiciaire majeure.
Abou Berthé conteste toute complicité
Le mercredi 31 décembre 2025 s’est tenue la 7e journée du procès. Devant la Chambre criminelle spécialisée du Pôle national économique et financier, Abou Berthé, ancien Délégué du Contrôle financier au ministère de la Défense, a fermement rejeté les accusations de complicité portées contre lui. Ce dernier est poursuivi pour complicité présumée d’atteinte aux biens publics, de détournement de fonds et de blanchiment, l’Inspecteur des finances est mis en cause dans le règlement financier du marché relatif à l’acquisition des avions de chasse Super Tucano. L’accusation lui reproche notamment d’avoir validé un paiement jugé irrégulier de plus de 7 milliards de FCFA.
Face aux juges, Abou Berthé a affirmé avoir agi dans le strict respect de ses missions de contrôleur financier, précisant n’avoir participé ni à la rédaction du contrat initial ni à celle de l’avenant contesté. Il a également soutenu que la réduction du nombre d’appareils commandés résultait des contraintes budgétaires de l’État. L’ancien responsable a par ailleurs contesté les montants évoqués dans le rapport à l’origine des poursuites, estimant que certaines données financières sont inexactes. Il a expliqué que le caractère sensible du contrat, couvert par le secret de la défense nationale, limitait la portée des vérifications complémentaires. Par ailleurs, il est à retenir que l’audience s’ouvre ce lundi 5 janvier, à la Cour d’appel de Bamako, pour la poursuite des débats.
B. KONE

